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samedi 24 mai 2014

Benjamin Rabier : ou le rapport entre une vache, Tintin et une baleine

S'il est un illustrateur qui corresponde parfaitement à mon imaginaire, c'est bien Benjamin Rabier.
Je ne résiste donc pas à vous présenter aujourd'hui son travail pour continuer mon hommage aux illustrateurs.

Benjamin Rabier (1864-1939)

J'avais d'abord envisagé de vous parler de Léon Benett (1839-1916) qui fut l'illustrateur le plus connu des romans de Jules Verne (il a illustré pas moins de 25 de ses romans pour le compte des éditions Hetzel ) et parce que nous avons tous un jour rêvé sur ses dessins. C'était le spécialiste des illustrations exotiques, talent qu'il devait en partie à sa fonction de conservateur des hypothèques pour l'état et qui l'amena à voyager à travers le monde et à en ramener des croquis dont il s'inspirera pour illustrer les plus grands auteurs (comme Hugo ou Fennimore Cooper).
Mais il n'y avait pas grand chose à en dire, si ce n'est l'influence de Gustave Doré sur son trait.
Pareil pour Maurice Leloir (1853-1940). Celui-ci a marqué notre imaginaire car c'est souvent ses dessins qui ont représenté "les trois mousquetaires" d'Alexandre Dumas sur les différentes collections que nous avons pu lire les uns et les autres. Il était d'ailleurs avant tout réputé pour sa passion du costume d'époque et en était devenu un spécialiste et un collectionneur. C'est d'ailleurs comme ça qu'il eut l'occasion de travailler à Hollywood comme conseiller sur les costumes des premiers films épiques du début du cinéma (Douglas Fairbanks, acteur précurseur des films de cape et d'épée et associé du grand Chaplin, l'embaucha). Mais il travaillait surtout ses dessins sur photo et dans un objectif encyclopédique (il a publié plusieurs ouvrages ou dictionnaires du costume).

Alors revenons à l'illustration divertissante et passons à la couleur avec Benjamin Rabier, leur contemporain.
Et quelles couleurs!!
La première fois que j'ai rencontré son œuvre, j'étais au Cours Préparatoire. Les premiers bons points que j'obtins, c'était lui qui les illustrait.

Pour ceux qui ne me connaissent pas, je vous rassure, je ne suis pas si vieux... Mais l'école rurale dans laquelle je suis allé pratiquait encore cette remise de bons points qui faisait mes délices. Rendez-vous compte : ces illustrations récompensaient mon travail en même temps qu'elles encourageaient mes rêveries. Comme quoi l'un et l'autre sont compatibles. Elles y furent pour beaucoup dans ma motivation. Quel regret d'avoir égaré ces magnifiques cartons de 8 cm sur 5.
Puis à 8 ans je lus Gédéon le canard sur un album à la couverture arrachée que mon grand frère avait extirpé de la décharge sauvage qui se dressait alors a l'entrée de mon village. Les pages étaient jaunies et tachées, et sentaient même le feu de bois auquel elles avaient sûrement échappé, mais je me suis régalé à leur lecture (même si les rats et les souris avaient dévoré la fin !).
Le bestiaire de Rabier était sympathique. Ces animaux rigolards et solidaires vivaient des aventures campagnardes qui me correspondaient tout à fait. Ces fermes aux cours sur-dimensionnées, ces mares aux canards, ce linge toujours tendu au vent sur une prairie verte, ces vieux tracteurs toussotants, ces fermiers bourrus, ces chasseurs fous, ces pêcheurs à l'œil endormi... Mais oui, je vivais dans l'univers de Rabier. Gédéon, le seul canard avec un long cou, c'était moi. L'identification était totale.
Et son humour surtout, très caustique. Cet univers un peu naïf et cette touche de poésie me séduit encore aujourd'hui et je feuillette de temps en temps l'intégrale de Gédéon miraculeusement ressuscitée à la faveur d'un hommage lors d'une réédition en 1991 (merci priceminister).


 
Gédéon le canard
Benjamin Rabier nait le 30 12 1864 à la Roche sur Yon. À 15 ans il obtient le prix du dessin de la ville de Paris où toute la famille a emménagé. Il commence très jeune à travailler comme comptable au Bon Marché puis travaillera ensuite durant 20 ans aux Halles Centrales de Paris alors que son succès en tant qu'illustrateur n'est plus à démontrer. 
En effet à 25 ans il ren contre le succès en illustrant plusieurs magazines français. Mais son talent s'exporte avec plus de réussite encore aux États-Unis et en Grande-Bretagne où son humour séduit.

Il travaille surtout comme caricaturiste et humoriste pour des journaux à sensibilité socialiste. En 1903 il va créer quelques personnages pour les enfants et être publié dans des magazines comme la jeunesse illustrée. Cette expérience l'aiguille peu à peu vers ce lectorat (la naissance de ses trois enfants entre 1895 et 1911 n'y est certainement pas pour rien).
En 1906 il illustre les fables de la Fontaine. Son interprétation toute en finesse reste l'une des plus savoureuses. 


Il crée aussi un personnage qui se nomme Tintin-lutin. Ce jeune garçon à houppette blonde porte des pantalons de golfe. À Bruxelles, le jeune Georges Rémi, futur Hergé, dévore ces aventures avec délectation et prend ce talentueux dessinateur qu'est Rabier comme modèle.
Hergé dira plus tard :« J’ai été immédiatement conquis. Car ces dessins étaient très simples. Très simples, frais, robustes, joyeux, et d’une lisibilité parfaite. En quelques traits bien charpentés tout était dit : le décor était indiqué, les acteurs en place ; la comédie pouvait commencer. » 

Benjamin Rabier fait un voyage à moto en Russie, périple très commenté par la presse de l'époque. Hergé s'en inspirera pour la première histoire de son Tintin : "Tintin au pays des Soviets".
Rabier ne tient pas en place (en plus de son job d'illustrateur, il travaille toujours aux Halles et trouve le moyen d'être contrôleur au nouveau cirque de Paris le soir, pour lequel il devient même pendant un temps acrobate jongleur) et il devient l'un des premiers producteurs de dessins animés en 1916 et puis publiciste ; il crée des affiches et des petites animations pour des produits du moment. C'est en 1924 qu'un dessin de Rabier est choisi pour illustrer une boîte de fromage crémeux. C'est la vache qui rit. On lui doit aussi à la même période la baleine des salins du midi.





 
Le sketch du serpent à pattes repris par Hergé dans "Tintin au Congo"

 



Devenu dessinateur animalier, il lance une série d'albums contant les aventures de Gédéon le canard. Il en dessinera 16 jusqu'en 1939, date de son décès.
S'il est souvent évoqué comme l'un des créateurs de la bande dessinée avec son sens du découpage des scènes et le rythme qu'il y imprime, il reste dans les esprits comme celui qui a donné aux animaux visage humain. Avec simplicité et authenticité, beaucoup d'espièglerie mais aussi de poésie, il a sans aucun doute contribué à changer le regard sur ces petites bêtes qu'on appelle nos inférieurs .
Tiens, faudrait que je vérifie s'il était végétarien ce monsieur là...


jeudi 8 mai 2014

Gustave Doré le Magnifique

L'illustration est un art à part entière. Nous avons tous eu l'occasion de lire des livres illustrés et on peut dire que certains illustrateurs nous ont marqués plus que d'autres.
Certains, accompagnant des classiques de la littérature, font aujourd'hui partie de l'imaginaire collectif.
Aussi je voulais commencer par le plus grand d'entre eux qui, par son travail, a popularisé le métier et a même préfiguré le genre bande dessinée qualifié aujourd'hui de 9ème art.


Gustave Doré 1856
Si Gustave Doré fait l'objet d'une exposition au musée d'Orsay depuis février (dépêchez-vous ça ferme le 11 mai) c'est parce qu'il le vaut bien (et le succès de l'expo le prouve).
Né en 1832 à Strasbourg il illustre dès l'âge de 12 ans "les travaux d'Hercule" qui annonce déjà une pré-disposition pour les fresques antiques et grandioses.
Le même imprimeur qui lui avait fait confiance sur ce premier sujet, le parraine 3 ans plus tard pour monter à la capitale. Il lui permet de s'inscrire dans un lycée réputé. 
Autodidacte et plutôt exubérant, cela lui offre un cadre propice pour développer et maîtriser son talent, et surtout pour en vivre.
Il devient un caricaturiste réputé et redouté pour un journal satyrique qui s'accorde bien de son tempérament frondeur et cynique.
C'est en 1854 qu'il se voit confier l'illustration de Rabelais ce qui va finir de le positionner comme illustrateur réputé. 

Il illustre dans la foulée la Bible et la divine comédie de Dante  (1861-1868) dans un grand écart qui prouve qu'il sait s'emparer des grands sujets et de tous les grands sujets.
Son travail s'exporte bientôt dans toute l'Europe et jusqu'en Russie. Mais c'est à Londres que sa popularité est la plus grande. Il ouvre là-bas une galerie.
Son talent éclectique se manifeste dans des disciplines différentes. 
Ainsi on dénombre à ce jour pas moins de 10 000 illustrations différentes dont certaines ont servi les plus grands auteurs, mais on lui doit aussi des titres de musique, des affiches, des lithographies, des lavis, des aquarelles, des peintures et de magnifiques sculptures.

Le  bronze qui siège avec toute la pétulance et la désinvolture de D'Artagnan place du Général Catroux à Paris est une oeuvre de Doré !
Toutes ses œuvres ont pour point commun une certaine virtuosité, un lyrisme emporté, une flamboyante imagination dont son arrière petit neveu, le chanteur Julien Doré, n'a pas à rougir.
Il meurt d'une crise cardiaque en 1883 laissant à tous ceux qu'il a inspiré le soin de prendre la relève.
Pour ma part j'ai découvert son travail à travers les contes de Perrault et garde encore à ce jour la terreur de cet effroyable ogre qui menace ces pauvres petits enfants innocemment endormis. 

Le petit Poucet et ses frères et soeurs,
tout l'art terrifiant de Gustave Doré

Je l'ai beaucoup apprécié aussi pour l'illustration des "travailleurs de la mer" de Victor Hugo où son trait emporté et suggestif exprimait bien l'ambiance du monde marin, les dangers cachés de la mer sous sa beauté infinie. 
Mais aussi sa merveilleuse interprétation des aventures de Sinbad le marin qui a beaucoup inspiré Richard Wallace pour certaines scènes du film réalisé en 1947, avec Douglas Fairbanks JR dans le rôle de Sinbad.
Le tout au crayon. Pas une seule couleur. Un travail d'impressionniste sans sa palette. Rien que la luminosité du trait. Chapeau bas !!
Sinbad le marin par Gustave Doré



Et si vous passez à Bourg en Bresse, le musée de brou expose pas mal de ses œuvres ainsi que le musée d'art de Clermont Ferrand où vous pourrez admirer cette splendide peinture de lui : "les saltimbanques".
"Les travailleurs de la mer" de Hugo par Doré






Les saltimbanques


dimanche 4 mai 2014

La force de l'illustration

Aujourd'hui j'ai reçu la seconde ébauche de la couverture destinée à mon recueil de textes à paraître le 1er juin.
Comme toujours, j'ai été bluffé par le coup de crayon de maître Laurent B. qui a illuminé ma journée (même si, je l'avoue, je lui ai déjà demandé d'apporter des modifications, non pas que le résultat ne me plaise pas mais plutôt parce que je souhaite que cela colle exactement à ce que j'ai en tête ; heureusement Lolo ne m'en tient pas rigueur, lui-même artiste et perfectionniste).
Alors j'ai trouvé que c'était l'occasion de rendre hommage aux illustrateurs qui sont souvent pour beaucoup dans le succès de certains livres destinés à la jeunesse, et de vous présenter ceux que j'aime le plus dans le prochain article.


J'aimerais d'abord essayer de définir ce que représentent pour moi les illustrateurs.
Quand j'ai tenté une carrière de chanteur, j'étais bien embarrassé parce qu'il me fallait un musicien (voire plusieurs !!). Je me suis essayé aux scénarios de bd mais il me fallait un dessinateur. Bref, toujours besoin d'un complément pour réaliser mon projet. 
Faux obstacle ? Stratégie de l'échec ? Allez savoir.
Puis je me suis mis à écrire les aventures des M and P´s et je me suis dit "Au moins là, besoin de personne pour créer mon histoire ! ".
Jusqu'à ce que j'ai l'opportunité de sortir "le tombeau des moines " et que surgisse cette nécessité de lui donner une couverture. 
Alors certes, j'aurais pu me contenter de mettre une image montée, moi qui sais bien utiliser Photoshop, ou réaliser un dessin approximatif (mon coup de crayon n'est pas très mature) mais je voulais une image créée spécialement pour le livre et surtout j'avais une image très précise en tête de ma couverture. Et puis, à chacun son métier comme dit l'adage.
Et me revoilà revenu au dilemme de départ : il me faut un partenaire.
Laurent B. est un ami depuis plus de dix ans maintenant et, un jour qu'on refaisait le monde, il m'avait confié qu'être dessinateur dans un grand studio de production de dessins animés lui aurait bien plu. À l'époque j'avais déjà en tête un projet de Bd mais n'ai pas osé lui en parler puisqu'on se connaissait de trop fraîche date. Cette petite phrase m'est tout naturellement revenue lorsqu'il m'a fallu donner corps au "tombeau". 
Je connaissais son coup de crayon, sa sensibilité, son intelligence et c'était comme une évidence. Vous savez comme quand on cherche l'amour et qu'on rencontre la personne de sa vie. Un coup de foudre artistique. C'était lui qu'il me fallait.
Alors je lui ai proposé et il a dit "oui" à l'aventure. Une demande en mariage m'aurait fait moins plaisir.
Pour cette première couverture, nous avions travaillé une version chacun de notre côté. Quand on regarde les deux versions on peut s'étonner du positionnement des personnages et de la mise scène étrangement proches d'une version à l'autre sans qu'on se soit montré nos ébauches.
Le résultat m'a d'autant plus étonné que tout a été réalisé à la palette graphique. J'adore son sens des couleurs et du mouvement. 
C'est comme si nous avions fait un joli bébé qui tiendrait de moi pour le caractère et de lui pour le physique.
L'illustrateur fait un peu le même travail que le concepteur de bande annonce pour un film. Il doit donner envie de prendre le livre, donner le ton du livre, l'ambiance. Il donne de l'épaisseur, du relief aux mots.
Et je trouve qu'il a bien rempli sa mission. Il a donné la force qu'il fallait à mon premier livre.
Il a donné vie à mon rêve et ça c'est un très joli cadeau.

Outre le résultat de son travail, j'ai par-dessus tout apprécié le processus de collaboration et les échanges que nous avons eu à cette occasion. Un projet créateur de lien. 
Et j'ai réalisé que ma recherche effréné d'un binôme artistique était tout simplement le besoin d'échanger, de partager une aventure. C'est tellement mieux que seul, surtout quand on a la chance d'être sur la même longueur d'ondes et d'apprécier l'autre.
J'ai tellement aimé que je veux recommencer. Mon enthousiasme me dépasse et j'aimerai faire ici ma déclaration :
"Oui Laurent, ce n'est pas raisonnable mais je veux encore tout plein de beaux dessins avec toi, des grands, des petits, des doux, des forts, des romantiques. Tu sais, il y a encore des scènes fortes du "tombeau des moines" qui mériteraient que ton crayon les mette en valeur, et surtout... surtout... Je serai ravi que tu donnes un visage à Martinou, à Pirouly, à Poucy et à Mirliton. 
C'est une grosse responsabilité, je sais, mais à la hauteur de la confiance que j'ai en toi. Je ne dirai pas que j'irai les yeux fermés car tu sais que mon œil acéré et exigeant reste toujours grand ouvert mais je suis certain que tu relèverais le défi avec classe."

Alors tous à vos "like" pour le travail de Laurent B., passé, présent et futur. 
Et je fais le vœux qu'il prenne un peu plus de temps pour ses propres projets de dessins dont un dont il m'a parlé. Magnifique dessin poétique et lyrique, une fresque !
 Je serai le premier à en faire la promo, et à me déplacer pour une première exposition. 
Prends confiance en toi mon petit Jedï et assume ton talent.

Prochain article : Illustres illustrateurs de Gustave Doré à Jean Sidobre ( mais aussi Léon Benett, Maurice Leloir, Pierre Joubert, Jeanne Hives)

samedi 1 février 2014

La bibliothèque verte : un rite de passage vers le monde des grands ?



On croit souvent que la bibliothèque verte est la grande sœur de la bibliothèque rose puisque c'est souvent avec nos aînés qu'on a eu l'occasion de faire connaissance avec elle. 
Qui de nous n'a pas entendu son père ou sa mère dire alors qu'on s'extasiait devant un volume vert à la couverture attirante dans le rayon jeunesse du libraire :
- Ce sera pour quand tu seras grand. Pour l'instant c'est encore un peu compliqué comme écriture pour toi.
Et de voir le livre tant convoité finir entre les mains d'un frère plus âgé.
Qui n'a pas frimé avec son livre de la bibliothèque verte dans la cour d'école pour montrer qu'il était maintenant un pré-ado avisé...?
Et pourtant la bibliothèque verte est postérieure de 70 ans à la bibliothèque rose. Elle est donc sa petite sœur.

le meeting (musée d'Orsay)
Au début du vingtième siècle, les éditions Hachette se rendent bien compte que la lecture est une occupation plutôt réservée aux jeunes filles au même titre que les travaux de couture et les jeux de dînette. Son lectorat est majoritairement féminin, les garçons préférant des occupations plus physiques à quelques exceptions près. De ce fait les auteurs de la bibliothèque rose abordent des sujets plus proches des préoccupations féminines.
Pourtant la fameuse maison d'édition ne désespère pas de détourner les petits poulbots de leur jeu de billes et autre lance-pierre.

 La maison Hachette profite donc de la faillite des éditions Hetzel, fameuse maison d'édition aux reliures luxueuses en cuir, pour, à l'aube de la première guerre mondiale, négocier leur catalogue d'œuvres et en acquérir les droits. On y trouve des auteurs renommés et populaires comme Jules Verne et Jack London. Des auteurs susceptibles de séduire les irréductibles petits musards.
Cependant la célèbre maison d'édition devra attendre 1925 pour recueillir les fruits de son investissement, le premier conflit mondial éclatant en 1914 pour laisser des traces dans le quotidien des gens dix ans après son dénouement.

Jules Verne version bibliothèque verte
Jules Verne version Hetzel
La bibliothèque rose voit donc naître la bibliothèque verte en 1925, nouvelle collection ouvertement destinée à un lectorat masculin épris d'action et d'aventures.

Elle est d'abord appelée Nouvelle bibliothèque d'éducation et de recréation, puis très vite prend son nom de baptême définitif.On peut dire que Verne et London ont servi de fondations à la renommée de la collection autant que la Comtesse de Ségur à celles de la rose.

Les œuvres de Daudet, Dumas, Zevaco, Dickens rejoignent très vite ces illustres auteurs.
Mais son identité et son succès vont s'affirmer davantage dans les années 50. A l'occasion de la nouvelle bibliothèque verte, Hachette change l'apparence des couvertures. Apparaît la fameuse ligne jaune en fronton et Pégase toutes ailes déployées au dos du livre sur fond blanc.

 
Croc blanc éditions années 20 - années 30


Croc Blanc éditions années 60

Croc Blanc éditions années 50

Croc Blanc éditions années 80

Croc Blanc éditions années70


Si la politique de l'import fonctionne aussi avec des auteurs comme Caroline Quinn (série des "Alice", lieutenant X (série des Langelot") et Walter Farley (série "l'étalon noir"), l'apparition d'auteurs 100% français va permettre de conforter la hausse des ventes.

Ainsi  sur ce chemin vert feront leurs premiers pas, Paul-Jacques Bonzon (Les Six Compagnons), Georges Bayard (série des "Michel"), Philippe Ebly ( série "les conquérants de l'impossible") et Georges-Gustave Toudouze (série "les cinq jeunes filles").
Ils porteront à eux tous la renommée de la bibliothèque verte à son sommet au milieu des années 70.



Puis les années 80 et l'évolution de l'espace audiovisuel réservé aux ados va avoir le même impact néfaste sur les ventes que pour la bibliothèque rose.
Bizarrement, alors que l'éducation nationale soulève le débat sur le genre masculin / féminin et la prédestination des tâches, les éditions Hachette sont revenues à ce jour à la classification d'il y a un siècle.
La bibliothèque rose est réservée à l'humour et à l'émotion avec un design et des couvertures ciblant sans ambiguïtés les filles, et la bibliothèque verte est présentée comme la collection de l'action et de l'aventure avec des personnages essentiellement masculins destinés aux garçons.
Elle qui avait réussi à devenir mixte dans la période où les droits des femmes et l'égalité des sexes étaient passionnément défendus, fait donc là une étonnante marche arrière en ramenant au vieux schéma d'antan. 
Les filles pour les sentiments, les garçons pour l'action !
Comme un drôle d'écho au
"Les filles au ménage, les garçons au bricolage ! "

Stromae ou la théorie du genre en égérie de la bibliothèque rose ou verte

 Rien d'étonnant quand on voit que la marche arrière est enclenchée dans plusieurs domaines : droits des travailleurs, droits sociaux, droits des femmes, logements..

Au sein de la bibliothèque verte on retrouve trois sections :
Pour les 6-8 ans, ma première bibliothèque verte.
Pour les 8-10 ans, ma bibliothèque verte.
Pour les 10-12 ans, ma bibliothèque verte plus.
Selon la même sectorisation que la bibliothèque rose !!
Dans l'ensemble ce sont des novélisations de mangas, des succès Disney ou comics.
Opportunisme ou air du temps ?




Mon avis est que Hachette, comme toute grosse entreprise, est tenue de faire du résultat, et a dû, comme tant d'autres dans d'autres domaines, faire un nivellement par le bas. La qualité littéraire n'est plus au rendez-vous.
Mais nous-même n'avons-nous pas notre propre responsabilité en ne proposant à nos enfants que des produits culturels faciles et si peu talentueux ? 
On dit que les niveaux de diplôme ont baissé.
Sûrement proportionnellement à l'exigence que nous avons vis à vis de nos enfants...
Ne lisions nous pas avec passion et intérêt un Jules Verne ou un Jack London dès 12 ans sans que nos parents nous en plaignent ou craignent pour l'implosion de nos neurones ? 
Même si tous les mots ne nous étaient pas accessibles et le style d'un autre siècle, ce genre d'auteurs nous portait vers le haut et nous acquérions notre langage avec eux en même temps que nous faisions l'apprentissage de la vie dans ces récits toujours porteurs de sens et de valeurs morales.

un bon livre est l'huile nécessaire au x rouages de la réflexion qui élèvera nos enfants !

Alors, heureux parents, glissez si vous le pouvez entre deux mangas et deux "romans savons" des livres de bonne qualité littéraire (après tout, les uns et les autres ne sont pas incompatibles et en grand adepte de la BD pur divertissement, je ne dénigre pas la littérature purement distractive) car le livre intelligent est aussi un incroyable aiguillon de la curiosité et une formidable source d'apprentissage de la langue et de la réflexion.
Pour ma part je fais mon maximum pour que les aventures des M and P´s appartiennent à ces deux catégories, puissent-elles prouver que la littérature jeunesse n'est pas méprisable et peut aussi être de qualité.
S'il est un combat à mener c'est celui que je mènerai.



dimanche 19 janvier 2014

La Bibliothèque Rose : un souvenir en commun... (partie 2)



Enid Blyton dans les années 50

En mettant en scène un groupe d'enfants qui s'affranchissent de l'aide des adultes pour résoudre un bon nombre d'énigmes policières (les adultes sont quasiment absents des histoires), Enid Blyton consacre l'émergence d'une nouvelle génération plus émancipée, plus débrouillarde et indépendante et séduit du même coup cette même génération. 



Grâce à elle, les éditions Hachette vont créer une sous-collection minirose destinée aux plus petits (5-8 ans) dont Oui-Oui sera le fer de lance rejoint très vite par Jojo Lapin. 
Les éditions Hachette profitent aussi de l'essor des héros télévisuels pour miser sur la novélisation de leurs aventures. Bien leur en prend puisque cette collection rencontre un véritable succès parmi lesquels Poly le petit poney, Belle et Sébastien et Nounours pour les années 60, puis Candy, Goldorak ou Casimir pour les années 70. Et on y retrouve même des héros Disney.
C'est l'âge d'or de la bibliothèque rose.




Dans le sillon d'Enid Blyton on trouve des auteurs français qui, sans la concurrencer, vont tirer une part belle, comme Georges Chaulet avec Fantomette ou Olivier Séchan (père du chanteur Renaud) pour différentes histoires. Les auteurs français seront plus nombreux pour la bibliothèque verte (voir prochain article). En revanche les illustrations sont confiées à des français talentueux comme Jeanne Hives ou Jean Sidobre dont vous avez forcément apprécié les couvertures et autres dessins.

Puis le milieu des années 80 avec l'apparition de programmes jeunesses plus présents à la télévision, les premiers jeux informatiques, font que la bibliothèque rose connaît une nouvelle désaffection et se trouve reléguée au grenier.
Les jeunes ne lisent plus. Il y a bien une innovation qui distrait un temps les adolescents des eighties mais cela profite surtout à une autre maison d'édition. Il s'agit de la collection "Un livre dont vous êtes le héros" une histoire qui selon un jeté de dé plus ou moins heureux, vous envoie vers le Saint Graal ou vers une mort atroce entre les griffes d'un monstre d'Héroïc Fantasy au bout de dix pages lues. De quoi décourager les lecteurs en herbe et leur faire prendre en grippe la littérature.

Le phénomène Harry Potter
Paradoxalement c'est un héros édité en 1997 chez un concurrent qui va permettre à Hachette de relancer sa franchise. L'effet Harry Potter est international et son aspect universel et inter-générationnel va ramener le plaisir de la lecture chez les plus jeunes et va même en faire un loisir familial puisque les parents vont aller piocher sans scrupules dans la bibliothèque de leurs bambins. 
Pour la dame Rose, c'est l'occasion d'un petit coup de rafraîchissement. 
Adieu la couverture rigide et le livre épais, bonjour la couverture souple, le livre maigrelet et le texte court. 
Adieu les illustrations poétiques pleine page ultra colorées, bonjour les illustrations minimalistes et un brin branchouille (mochouille diront d'autres pour faire la rime) réduites au rôle d'icône informatique. 
Adieu les héros de papa et maman, bonjour les héros des années 2000... 
Eh bien non, justement, tout le génie du service marketing de la bibliothèque rose c'est de ne pas renier le passé et de réunir toutes les générations de lecteurs à travers une classification judicieuse qui réconcilie tout le monde : 

- les classiques de la rose qui permettent aux enfants de découvrir les héros qui nous ont fait rêver il y a 40 ans. Attention aux puristes, les textes et illustrations remaniées pour être en phase avec la nouvelle génération peuvent laisser pantois (Oui-Oui qui appelle Potiron avec son IPhone et le club des cinq qui balancent par twitter les agissements d'un capitaine de remorqueur véreux...).
- ma première bibliothèque rose pour les 6-8 ans
- la bibliothèque rose pour les 8-10 ans 
- la bibliothèque rose plus pour les 10-12 ans
Ces trois dernières sections sont des adaptations de programmes télévisés.
On peut regretter qu'il y ait si peu de place pour de nouveaux auteurs, une plus grande place pour la découverte de nouveaux héros 100% bibliothèque rose.

Sûrement que pour tenir contre vents et marées 160 ans durant il faut faire des concessions avec son temps et aller de l'avant, miser sur des valeurs sûres.
L'essentiel est que l'offre soit toujours là et plus que jamais, car le secteur de la littérature jeunesse et de la BD ne s'est jamais si bien porté que depuis dix ans. 
La porte des rêves est plus que jamais grande ouverte et quand vous y passez la tête, méfiez-vous, le reste suit.
J'espère que vous ne verrez plus du même œil les fameux Relay qu'on trouve toujours dans les gares.
Lorsque vous y passerez la prochaine fois, ayez une petite pensée pour ce cher Louis Hachette décédé en 1864 et songez qu'en voulant rendre nos voyages plus agréables c'est le grand voyage de la vie qu'il a agrémenté grâce à toutes ces histoires qu'il a su mettre entre toutes les mains.
En démocratisant la littérature enfantine il a donné accès au rêve et à l'ambition à ceux qui en avaient le plus besoin.

Et vous ? Quel est votre bibliothèque rose fétiche ? Dites le moi et je ferais un article sur votre histoire préférée.